actualités de l'ambassade
Discours à l’Occasion de l’Assemblée Annuelle du GICAM
Siège GICAM, Douala
Mercredi, 16 mai 2007
Un an après l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE : quel bilan ?
Monsieur le Ministre Délégué en Charge du Budget,
Monsieur le Président du GICAM,
Monsieur le Chef de la Délégation de la Commission Européenne,
Monsieur le Directeur Régional de l’Agence Française de Développement,
Chers membres du GICAM,
Je voudrais tout d’abord vous remercier de votre invitation et votre contribution, en tant que chefs d’entreprises et en tant que citoyens et amis du Cameroun, pour faire avancer le développement de ce pays que nous aimons tous. Le secteur privé mérite des applaudissements pour avoir fait bouger les choses dans le discours national.
Le Bilan
Comme on m’a demandé de parler du bilan un an après le point d’achèvement, je voudrais dire quelques mots à ce sujet, mais je ne vais pas perdre trop de temps en revenant sur l’histoire.
Je devrais aussi dire qu’en tant que simple observateur de votre économie, je dois faire preuve d’humilité pour m’adresser et donner ma vision à un parterre si distingué d’acteurs économiques. Je préfèrerai néanmoins mettre l’accent sur l’avenir: en d’autres termes répondre aux questions suivantes concernant le devenir du Cameroun et l’itinéraire pour y parvenir.
Tout comme vous, je suis animé par le potentiel énorme qui existe au Cameroun mais je suis tout aussi embêté par toutes les occasions manquées. Je veux le progrès du Cameroun et c’est pour cela que je suis déçu par le peu d’amélioration qu’il y a eu pendant les douze derniers mois. Le fait que le gouvernement, surtout le Premier Ministre et ses collègues ne soient non plus satisfaits me rassure sur mon constat. Car nous voulons tous plus de progrès et nous le voulons le plus vite possible.
Certes, il y a eu des succès concrets, même s’ils n’ont pas été suffisants. Monsieur le Ministre les a bien recensés mais moi aussi je tiens à les souligner:
• Le Parlement a légiféré sur de nouveaux projets de loi portant sur les finances, le sénat, et la déclaration des biens.
• Le Président a établi une nouvelle structure pour mener la lutte contre la corruption, la CONAC.
• Ici, à Douala - où l’infrastructure a été pendant longtemps négligée -, on peut déjà bien voir les effets du point d’achèvement et surtout de programme C2D en regardant les travaux qui ont déjà été engagés ou qui sont sur le point de l’être.
• Le Cameroun a reçu une meilleure évaluation dans le « Standards and Poor’s Ratings ».
• Certains hauts cadres ont été relevés de leurs fonctions et traduits en justice, et j’ai reçu l’assurance qu’il y en aura bien d’autres. Ce signal est nécessaire pour convaincre les Camerounais et les étrangers que l’ère de l’impunité est révolue.
• Il y a eu aussi des améliorations qui n’attirent pas beaucoup d’attention mais qui sont néanmoins importantes pour la croissance économique. Par exemple, les experts techniques du MINEFI, de concert avec leurs collègues du FMI et de la Banque Mondiale, ont révisé le Code des Impôts pour encourager les investissements dans le secteur privé.
• Je salue aussi les progrès importants que Monsieur Essimi Menye a pu insuffler au processus budgétaire depuis le peu de temps qu’il a déjà passé au MINEFI.
A mon avis, une partie de notre frustration vient d’une mauvaise perception de la nature du point d’achèvement. Autrement dit, peut-être ce terme « point d’achèvement » est incorrect parce qu’il donne l’impression qu’une fois qu’il a été atteint, le travail est fini. Ceci a sans aucun doute contribué à susciter de très grandes attentes pour la période d’après point d’achèvement. En effet, la plupart des camerounais ne savent même pas à quoi ils devraient s’attendre exactement mais ils savent que pour le moment rien n’a changé dans leur vécu quotidien.
Mais, au contraire, lorsque le Cameroun a rempli les conditions pour le désendettement il y a un an, cela a déclenché un processus qui est en même temps le plus important et le plus difficile, à savoir celui de s’attaquer aux attentes des populations. Après l’atteinte du point d’achèvement, le peuple Camerounais disposera, selon le FMI de 2.500 milliards de Francs CFA de plus pendant les 25 prochaines années. D’un côté, ceci est un atout. 2.500 milliards de francs CFA, soit 5 milliards de dollars, c’est pas mal. Mais, de l’autre coté, c’est surtout un défi. Avec tout cet argent, le gouvernement est face à une grande responsabilité mais a moins d’excuses. Failure is not an option. L’échec n’est pas une option. Alors, comment est-ce qu’on va réussir à surmonter ce défi ?
Je saisis cette occasion pour apprécier l’initiative du Premier Ministre de créer un vrai dialogue de coopération entre le gouvernement et le secteur privé. Je crois que le secteur privé qui crée des emplois en mettant à risque ses propres biens doit participer directement dans l’élaboration des lois et décrets. Il me semble que ça se passera enfin.
Looking Forward
En ce qui concerne le chemin du développement, on sait que le gouvernement camerounais reçoit beaucoup de conseils d’un peu partout, y compris de la communauté internationale.
A ce chœur, ou mieux encore, à cette cacophonie, j’ajoute ma propre voix en disant : Il ne faut …rien faire de nouveau. J’ai bien dit: rien de nouveau. Dans le cadre du processus de l’initiative PPTE pendant ces derniers mois, le gouvernement a entrepris d’apporter un certain nombre d’améliorations, surtout dans les domaines de la gouvernance et du climat des affaires. Je disais plus haut que le gouvernement ne devrait rien faire de nouveau parce qu’il faut, en ce moment, se focaliser sur la mise en oeuvre des directives déjà données pour être certain que toutes les réformes, toutes les actions qui ont déjà été promises seront accomplies dans des délais acceptables. Il ne suffit pas de juste annoncer les choses qui se feront mais il faut pouvoir utiliser les moyens et les efforts appropriés pour les réaliser et obtenir les effets souhaités.
J’ai constaté, par exemple, que le gouvernement, dans l’optique d’améliorer la coopération avec le secteur privé, a pris l’engagement de consulter les acteurs de ce secteur mais a fini par créer plusieurs comités qui finissent par avoir des mandats très similaires. J’espère que la nouvelle approche développée par Son Excellence le Premier Ministre va bien focaliser cette coopération.
Mais, peu importe le nombre de comités créés ; peu importe le nombre de stratégies et de plans d’actions annoncés. Il faut des résultats. Il faut des résultats. De plus en plus, le Cameroun est jugé sur la base de ce que son gouvernement fait, mais pas sur ce qu’il promet de faire ou il dit qu’il fait, car le progrès ici est mesuré en comparaison des progrès réalisés par d’autres pays africains - où le plus souvent les changements et autres réformes se font avec beaucoup plus de célérité qu’ici. Ces comparaisons tendent à finir souvent par être plus dommageables pour le Cameroun que l’on ne pense. Des pays tels que le Bénin, le Mali, le Sénégal, n’ont pas les mêmes ressources naturelles qu’a le Cameroun, mais ils ont pu marqué plus des reformes.
Avec tout le respect que je porte à ce pays, je prierai le gouvernement de ne pas prendre de nouveaux engagements. Cela suffira: commencer à réaliser des résultats des promesses déjà faites, sans faire de nouvelles promesses. J’ose dire que l’un des problèmes les plus significatifs auquel doit faire face le Cameroun, c’est l’impression que les observateurs ont, à savoir que le gouvernement ne tient pas ses promesses et n’assume pas pleinement ses responsabilités. C’est un point de vue partagé aussi bien par les Camerounais que les analystes internationaux. Lorsque je dis à mes amis camerounais que tout cela va changer, que cet état de choses va s’améliorer, ils me répondent avec cynisme que je vais me rendre compte que tout va bouger pour que rien ne change. Avec les étrangers qui sont présents au Cameroun et voudraient accroître leurs investissements, le constat est similaire.
Par exemple, le gouvernement est sensé prendre des mesures qui encourageraient les investissements, mais passé les déclarations d’intentions sur le papier, il n’y a pas eu beaucoup de suivi. Les engagements pris par le gouvernement vis-à-vis de certains investisseurs ne sont pas respectés ou souvent il faut trop de temps et d’efforts pour les faire respecter.
Si le Cameroun veut réduire le taux de pauvreté et améliorer la qualité de vie de ses populations, alors il faut une croissance économique bien plus importante et soutenue. Si on veut la croissance économique, il faut l’investissement domestique et étranger. Si on veut attirer l’investissement étranger et stimuler l’activité domestique, il faut créer un climat des affaires qui leur donne confiance et qui rende plus facile la prise de décision d’investir. Si tout cela était fait, je crois que le taux de croissance annuelle pourrait doubler et, peut-être atteindre plus de 10 pourcent. Pour traduire cette prévision en acte concret, je crois bien que nous devons viser haut.
Ce qu’on voit par contre au Cameroun, c’est un climat des affaires qui fait parfois peur et sème la confusion chez les investisseurs et les chefs d’entreprise car ils ne savent jamais à quoi ils doivent s’attendre. Où il y a besoin d’un paillasson, par exemple, on se trouve plutôt en présence d’un champ de mines. Les aspects les plus simples deviennent rapidement insupportables parfois à cause de la bureaucratie.
Pendant les trois dernières années au Cameroun, l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique a investi beaucoup d’énergie en assistant les investisseurs américains voulant s’installer au Cameroun. En effet, il y a plusieurs milliards de dollars qui sont prêts à être investis ici, dans les mines, l’énergie, les transports, et dans le tourisme. Le travail a souvent consisté à éviter les champs de mines. Lorsque j’attire l’attention des autorités camerounaises sur un problème qui freine un projet, elles réagissent pour régler le problème. Mais ce système, qui traite les problèmes d’une manière ad hoc, au cas par cas, n’est pas propice à servir comme le vrai moteur d’investissement qu’il nous faut. Peu d’investisseurs, sauf les plus courageux, oseraient risquer leurs biens dans une telle situation. En mettant en œuvre une approche systématique pour attirer et garder les investisseurs, je crois bien que le Cameroun pourrait faire doubler le niveau d’investissement et, par conséquent, la croissance économique.
Pour convertir l’actuel champs de mines qu’est le climat des affaires au Cameroun en un paillasson pour les investisseurs, il ne faut pas, comme je disais, adopter de nouvelles mesures, mais obéir à ses propres lois – et tenir les promesses déjà faites. En d’autres termes, pratiquer la bonne gouvernance. Qu’est-ce que j’entends par bonne gouvernance ?
La bonne gouvernance veut dire que l’appareil de l’état existe pour permettre au secteur privé de créer les richesses qui permettront de dégager la croissance. Cet appareil n’est pas là pour rançonner le secteur privé et le dégarnir car c’est ce dernier qui pourra apporter le mieux être aux populations par la création des emplois, et le relèvement du pouvoir d’achat à travers la croissance.
La bonne gouvernance veut dire par exemple, que les directions des impôts et des douanes existent pour permettre la mise en application des lois financières, pas pour harceler et menacer les entreprises locales et étrangères. C’est pourquoi j’ai parlé tout à l’heure des améliorations à apporter au niveau de la fiscalité. Personne au monde n’aime payer les impôts. Les hommes d’affaires partout se plaignent des impôts. Cependant il y a une différence au Cameroun: si partout au monde les impôts représentent un fardeau, mais au Cameroun ils sont trop souvent un vrai harcèlement et un frein à la croissance.
L’ironie est qu’une approche plus accueillante vis-à-vis des entreprises permettrait à ces dernières de réaliser des chiffres d’affaires beaucoup plus importants. Par conséquent, les sommes collectées par la structure fiscale seraient beaucoup plus importantes, même sans besoin de harceler les entreprises. En plus, un climat mois menaçant motiverait les entreprises du secteur informel - où on ne paie pas d’impôts - et les encouragerait à entrer dans le secteur formel, ou ils paieraient les impôts.
La bonne gouvernance veut dire que l’agence en charge de la vérification de la bonne utilisation des fonds publics doit faire des audits dans toutes les agences publiques et que la structure du gouvernement qui doit prendre des mesures en rapport avec ces audits punisse les malfaiteurs et coupables, peu importe leur position au sein de l’appareil étatique. A cet égard, je ne peux que m’étonner que les directions des impôts et des finances ne soient jamais auditées par les services du Contrôle Supérieur de l’Etat.
La bonne gouvernance veut dire que toutes les dispositions prévues par la constitution concernant la déclaration des biens et la mise en place du Sénat 11 ans après auraient dû être mises en œuvre effectivement. Je dis effectivement parce qu’à l’expérience, il est clair qu’il faut insister pour que ces deux dispositions ne soient pas que des chimères. Il faut que le système de déclaration des biens soit effectif en construisant la transparence. Il faut que le Sénat ait des pouvoirs réels.
La bonne gouvernance veut dire que les institutions clés, telles que la CONAC, fonctionnent aussi effectivement, ayant un vrai pouvoir d’action, et l’indépendance vis à vis des questions politiques – y compris une autonomie budgétaire.
La bonne gouvernance veut dire qu’il y ait un vrai ministère de l’économie, qui est censé agir pour créer les conditions pour la croissance économique. Il faut constater que deux fonctions qui sont différentes voir antagonistes par essence sont abritées ici dans un même ministère - à savoir la fonction de recueillir les fonds pour le gouvernement (finance et budget) et celle de faciliter la croissance économique (économie). Il faut rétablir un juste équilibre entre ces deux activités.
La bonne gouvernance veut dire que le système judiciaire est libre et indépendant, qu’il est motivé par la mise en application des lois, surtout libre de toute interpellation politique.
La bonne gouvernance veut dire, surtout, que le Cameroun aura la croissance économique nécessaire qui permettra d’atteindre les objectifs définis par Son Excellence le Président de la République et qui sont partagés par nous tous, à savoir : la réduction de la pauvreté, l’amélioration de la qualité de la vie, et la réalisation de l’énorme potentiel du Cameroun.
Pour finir, permettez moi aussi de dire quelques mots sur la gestion des fonds PPTE proprement dits. Puisque je ne suis pas membre du CCS/PPTE (Comité Consultatif et de Suivi des Ressources PPTE), j’admets que je ne suis pas l’ambassadeur le mieux placé pour commenter sur cet aspect. Cependant, je ferai quand même quelques commentaires.
D’abord, il est évident qu’il existe un manque de confiance par rapport au processus de sélection des projets et de décaissement des fonds de ce comité. Pour illustrer ce que je dis, hier une dame camerounaise est venue chercher une assistance financière à mon bureau pour le financement d’un projet de santé que je trouvais excellent. Quand je lui ai dit de faire une demande auprès des fonds PPTE, elle a pali et m’a dit que le processus prendrait soit trop de temps ou pire encore quelqu’un s’en accaparerait et le donnerait à une autre personne ayant de meilleures connections politiques. Nous ne sommes pas en mesure de déterminer si ses craintes sont justifiées ou non. Cependant, ceci reflète le peu de confiance que le public a envers le processus. Puis, la semaine dernière, lors d’une visite dans le Nord Ouest pour l’inauguration d’un projet ayant bénéficié de financements intermittents des fonds PPTE, j’ai constaté avec désolation que le projet n’était toujours pas achevé - parce que les fonds PPTE attendus tardent toujours à arriver. Pendant les trois ans que je viens de passer au Cameroun, je ne puis vous dénombrer combien de projets inachevés j’ai actuellement vus, mais qui attendent encore les fonds PPTE.
Il faut donc espérer et même demander une meilleure gestion de ce processus.
En conclusion, j’ai énuméré beaucoup de choses qui devraient s’améliorer pour rendre la deuxième année après le point d’achèvement plus satisfaisante que la première. Doubler le taux de croissance du Cameroun peut sembler irréaliste mais je crois sincèrement qu’atteindre cet objectif est possible et même nécessaire. Une fois de plus, ce ne sont pas des choses nouvelles pour la plupart. Il s’agit plutôt de tenir parole sur les promesses faites et confirmer la vraie volonté politique pour une bonne gouvernance réelle. Au moment où je m’apprête à quitter le Cameroun, je crois que ces défis peuvent être surmontés, et j’espère qu’ils le seront.
Merci de votre bienveillante attention.